Criminalité environnementale, paradis fiscaux et un pangolin aigri

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Usages de Siam, 1665–1700, Gallica (BNF): ark:/12148/btv1b550073041

Il est assez difficile de passer à côté des injonctions à la durabilité de nos jours. Que je choisisse des céréales pour mon petit-déjeuner, que je sorte les poubelles ou que je choisisse un mode de transport pour me rendre à un nouvel endroit où m’asseoir avec mon portable, je dispose de nombreuses options pour une solution écologique ou éthique, ou une combinaison des deux. La mode verte a même pénétré le cuir épais des banquiers et des traders, ce qui se traduit par une tendance fébrile à l’investissement durable.

Pourtant, d’une manière ou d’une autre, la criminalité environnementale est en hausse. Comme si soudainement, alors que tout le monde évite de jeter ses bouteilles en plastique vides dans le parc, certains font exactement le contraire, augmentant le flux de détritus jetés sur la pelouse où les familles font leurs pique-niques.

Pourquoi, me suis-je demandé en ouvrant pour la première fois le rapport d’Interpol sur la criminalité environnementale. Pourquoi quelqu’un ferait ça ?

Il s’avère que la plupart des crimes environnementaux se produisent loin de nos grandes villes. Ils ne se produisent pas là où je me trouve en ce moment, dans un café pour nomades numériques où l’on peut boire un jus de fruit bio dans un gobelet en plastique recyclé. Les crimes environnementaux sont commis loin du bourdonnement ordonné des centres urbains, aux limites de l’expansion industrielle, là où les plus lointaines extensions de vie humaine rencontrent les derniers morceaux de nature sauvage. Dans la forêt, le désert, l’océan. Là où les gens gagnent leur vie grâce au travail manuel, avec une machette ou un filet de pêche.

Pour quiconque est un peu sensible aux questions d’écologie, le rapport d’Interpol est une centaine de pages de cauchemar pittoresque. C’est comme lire le rapport d’autopsie d’un accident de voiture, tout en roulant à toute vitesse sur l’autoroute, une bouteille de gin troisième choix à la main. Mais je dois établir le lien existant entre les paradis fiscaux, BlackRock et la destruction des forêts partout dans le monde, donc le rapport 2016 d’Interpol est fondamental. Il est un peu ancien, mais les données récentes ne montrent pas de changement significatif, sauf peut-être que les autorités policières collectent plus de données et prennent le problème plus au sérieux qu’auparavant.

Lorsqu’Interpol a publié son rapport, la criminalité environnementale connaissait une croissance et une diversification intenses, devenant le quatrième secteur criminel le plus important et se développant à un rythme 2 à 3 fois supérieur à celui de l’économie mondiale. La valeur estimée des ressources naturelles volées se situait entre 91 et 258 milliards de dollars par an, mais les chiffres exacts sont difficiles à estimer. Les criminels ne sont pas très communicatifs sur leurs statistiques.

La plus grande partie du butin provient de l’exploitation illégale des forêts et du bois. La criminalité environnementale recouvre également la pêche illégale, le trafic de déchets dangereux, l’exploitation minière, ainsi que le trafic et le braconnage d’espèces menacées comme les éléphants, les rhinocéros, les tigres ou les pangolins. Oui, les pangolins, j’y reviendrai.

L’exploitation illégale des ressources naturelles doit également être comprise dans le cadre du sombre réseau d’activités qui s’y greffe. Les groupes armés violents grossissent souvent leurs rangs à proximité de ressources naturelles abondantes, comme dans le cas des mines d’or de l’est de la RDC ou de la Colombie. Plus haut dans la chaîne alimentaire, les crimes financiers que sont le commerce illégal, le blanchiment d’argent et la fraude fiscale créent l’environnement permissif et corrompu qui permet à la destruction de prospérer. C’est là que les paradis fiscaux interviennent.

Des vauriens en col blanc créent des sociétés fictives dans des paradis fiscaux pour dissimuler les rentrées de la criminalité financière et environnementale. La falsification de licences d’exploitation, la création de sociétés écran et le transfert de capitaux et de responsabilités civiles entre ces sociétés permettent aux réseaux criminels de corrompre les fonctionnaires et de mélanger du bois légal avec du bois provenant de zones protégées, par exemple. Pendant que le bois “sale” est blanchi et transformé en papier pour des livres de développement personnel, sa valeur financière est copiée dans des bilans qui finiront par être transformés en investissements sur les marchés boursiers, par BlackRock ou un autre gestionnaire d’actifs. Tout comme le bœuf ou l’huile de palme qui seront produits là où se trouvait la forêt.

A ce stade, je devrais probablement parler du pangolin. Pas l’espèce de fourmilier écailleux dans son ensemble, mais le spécimen que j’ai devant moi, de l’autre côté de la table du café. Il est là depuis environ une heure et je ne peux plus l’ignorer.

— Hé! Euh, salut ?

Le pokémon en armure grisâtre ne dit rien. Au lieu de ça, il pose un sac de tabac sur la table et commence à empiler de sombres feuilles hachées sur un papier à cigarette, qu’il roule ensuite serré à l’aide de ses griffes de devant.

— Tu ne mets pas de filtre au bout ? Je sais que la vie est courte, mais…

Je ne peux pas finir, déconcerté par le pangolin, dont la langue s’étire jusqu’au papier à cigarette sur la table, presqu’aussi longue que l’animal lui-même. Je le regarde hébété. L’appendice extravagant lèche avec adresse la cigarette à moitié roulée, et le pangolin tend vers moi la sucette à cancer dans sa petite main pointue.

— Tu n’as pas du feu ?

— J’ai arrêté y a trois ans.

— Je ne t’ai pas demandé de me raconter ta vie, mon pote.

Le pangolin descend de sa chaise et marche à quatre pattes vers la table d’à côté, pas plus haut qu’un chien de taille moyenne. Il plonge sa langue rose et gluante dans chacun des sacs posés à côté des clients du café, jusqu’à ce qu’il trouve un briquet. Puis il se rassoit sur sa chaise et allume sa clope en soufflant des jets de fumée par le petit trou de sa bouche édentée.

— Tu ne peux pas fumer à l’intérieur, j’objecte à juste titre.

— Faut qu’on parle, toi et moi, dit le pangolin, ignorant ce que je viens de dire.

— Parler ? Tu ne peux pas parler, tu es un pangolin. Tu n’as même pas de cordes vocales.

— Malin ça, viser les cordes vocales. Arrêtons les conneries, d’accord ? Faut qu’on parle de ce ramassis d’idioties que tu as écrit, le rapport.

— Le quoi ? Mon rapport sur les investissements de BlackRock dans la déforestation…

— Bla bla bla. Oui, le rapport.

— Attends, tu l’as lu ? Tu penses quoi de la conclusion ?

— Tu crois vraiment que j’ai fait tout ce chemin pour te taper sur l’épaule et parler politique ? Je suis ici parce que tu as écrit que les pangolins ont causé la pandémie de covid.

— Certaines des sources que j’ai utilisées le mentionnent. Le pangolin est l’animal le plus trafiqué au monde, il est donc important de savoir que ce trafic entraîne un risque de pandémie.

— Merci pour l’info, j’en avais vraiment besoin. J’avais presque oublié que des milliers de mes camarades se font massacrer. Maintenant, mon ami, quand as-tu vérifié pour la dernière fois les sources scientifiques reliant le pangolin à la pandémie de covid ?

Ses petits yeux me fixent froidement, derrière un halo de fumée de feu de brousse.

— Alors ?

— Il y a peut-être deux ans. Pendant les recherches.

— Les recherches ? Est-ce que tu as au moins vérifié les faits ? Ce n’était pas nous, ok ? Les pangolins n’ont pas démarré la pandémie.

— Quoi ? Mais je…

— N’y pense même pas. Ouvre juste le lien.

— Tu ne peux pas juste coller un lien et dire que quelque chose est vrai. Il y a d’autres articles scientifiques qui soutiennent la thèse du pangolin.

— Il est lent, lui. Il n’y a pas de conclusion définitive sur les pangolins. Ça pourrait être les chauves-souris, les tiques ou un quelconque baron reptilien caché dans une pizzeria à Washington. Le fait est que le trafic d’animaux est la cause la plus probable de la pandémie.

— Mais les reptiliens…

— Non. Laisse tomber. Je vais finir ton article pour toi, parce que clairement tu ne sais pas de quoi tu parles. Ce que tu dois expliquer, ce sont les causes des crimes environnementaux, et ce que toi et les autres humains pouvez y faire. J’ai du mal à l’admettre, mais les pangolins ne sont pas équipés pour s’occuper de ça. L’absence de cordes vocales et tout ça.

La cigarette de la créature s’est éteinte pendant qu’elle parlait. Elle l’allume à nouveau, pensive.

— En plus, c’est entièrement votre faute. La première chose est la pauvreté en première ligne. La première raison du braconnage et de l’abattage illégal est que c’est une source de nourriture et de revenus pour les humains qui vivent dans ou juste en dehors de la nature sauvage. La deuxième raison est la demande. À mesure que vos villes grandissent et que le nombre d’humains augmente, vous achetez davantage de bœuf, de soja et d’huile de palme. Le prix de la nourriture augmente et cela incite davantage les humains en marge de la civilisation à gagner un peu d’argent en tuant des animaux sauvages ou en brûlant la forêt. Mais vous avez remarqué le problème. En fait, certains d’entre vous, dans les grandes villes, ont été bouleversés par les images d’éléphants massacrés pour leurs défenses, et par les milliers d’espèces en voie de disparition tuées pour le sport ou l’argent. Vous avez donc créé de nouvelles règles pour rendre le trafic et le massacre illégaux, ou du moins plus difficiles. Mais cela a eu l’effet inverse. En le rendant plus rare, vous avez rendu le trafic d’animaux sauvages plus désirable. C’est du moins ce qui est censé se passer en Asie, notamment en Chine et au Vietnam, où la demande de consommation d’espèces menacées est la plus forte. Bien sûr, il est difficile pour l’Occident de rejeter la faute sur l’Orient, vu que les Occidentaux ont déjà tué la plupart de leurs propres espèces sauvages pendant leur course à la domination mondiale.

La cigarette du pangolin s’est éteinte à nouveau, déjà un mégot malodorant. Il la laisse sur le côté de la table et en roule une autre, pendant que je range mon ordinateur pour rentrer chez moi. Le pangolin ne saisit pas le message et continue à parler.

— La troisième et dernière raison de la criminalité environnementale est le manque d’institutions ayant la capacité d’agir. Il existe quelques mesures pour limiter le trafic d’espèces menacées, mais les causes profondes de la criminalité environnementale ne sont pas abordées. Il n’existe aucune institution publique pour protéger les forêts et les océans de la pression de la demande alimentaire. Les personnes vivant à proximité de la nature sauvage n’ont d’autre choix que de surexploiter leur propre habitat, tandis que les commerçants, à qui ils vendent leurs produits, échappent à la loi et à la taxe qui est censée payer les salaires des gardes forestiers et les écoles où les humains pourraient apprendre à gagner leur vie sans brûler et tuer. Tu peux me traiter de socialiste, mais si tu trouves une solution qui n’est pas attachée à un état ou à une autorité centrale, ça ne fait aucune différence pour moi.

— Tu as fini ? Tu as quelque chose de positif à dire ou tu veux seulement être déprimant et me souffler de la fumée au visage ?

— Oui, en fait. J’ai des devoirs pour toi. Appelle tes politiciens locaux et interroge-les sur les paradis fiscaux. Interroge-les sur l’évasion fiscale des entreprises. Puis appelle ta banque, et demande lui quelles sont les positions qu’elle détient dans les paradis fiscaux, et combien de ces entreprises exploitent des ressources naturelles dans les économies en développement.

— C’est tout ? Quelques coups de fil ?

— A peu près. Je pourrais te demander de renverser l’oligarchie capitaliste mais c’est trop vague, en fait. Commence petit. Fais-toi des amis.

— Et tu as un nom, ô fontaine de sagesse ?

— Peut-être la prochaine fois.

Cet article est le neuvième d’une série.

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